Par Daana Sthernith ELDIMÉ
Couleurs éclatantes, visages illuminés par la joie; le rythme envoûtant des tambours, le swing des guitares, la percussion des caisses, le groove des musiques carnavalesques me font ressentir une forte vibration. Durant les grandes réjouissances populaires, je me suis laissée emporter par un tourbillon de souvenirs. Le temps de ce bonheur, je me suis replongée dans les carnavals de mon enfance, à Petit-Goâve, la ville à la saveur «dous Makòs».
Après avoir animé un atelier sur Wikipédia français, cette immersion dans l’ambiance festive a été un pur moment de bonheur. Un spectacle de mardi gras a défilé sous mes yeux. Mais la magie s’est dissipée brutalement. En quelques minutes, le décor a basculé : fusils pointus, corps inertes, personnes menottées, une figure autoritaire orchestre la scène. Le groupe “Mouvman dwòl”, rejoue sur l’artère de l’Avenue Baranquilla une scène poignante. Des bandits semant la ” terreur ” sur leur passage.

Les yeux agrandis par la terreur. Je vois passer une brouette derrière une femme géante drapée dans le bicolore. La scène hurle de terreur. Un policier assassiné gît dans une charrette. La population, terrorisée, est figée sur place. Des bandits armés jouent à semer le chaos.
À l’instant même, sur les ailes de l’imagination, je me projette à Port-au-Prince. Un goût acide d”insécurité me serre à la gorge. Une fumée âcre me remplit les narines; celle des pneus brûlés, des incendies, des restes de « bwa kale » m’empêchent d’amener de l’air dans mes poumons.
La situation que représente le groupe coïncide bien à celle du quotidien « Haïti et son Fardeau ». Le madigra passe, les images restent dans ma tête, des images d’une Haïti désespérément chaotique.
Un rappel brutal
Je suis en Haïti. L’angoisse m’envahit. La réalité crue me frappe de plein fouet. Je me demande : comment est Port-au-Prince en ce moment ? Les montagnes d’immondices, les cadavres dans les rues, le vide politique… des questions me trottent dans la tête, nombreuses mais sans réponses.

Je me souviens des périodes carnavalesques à Port-au-Prince, c’était un moment rempli de gaieté, de musiques, de décors et des chars illuminés de couleurs qui avancent lentement au son d’une vibration contagieuse. À cette époque tout le monde était fanatique d’un groupe, on s’habillait, moi avec mon mouchoir noir qui allais suivre : “RockFam”. On regardait avec d’autres yeux les fanatiques de “Barikad Crew”. Eux, portaient du rouge, couleur plus vive que le noir. Le rouge flamboyant des fans de Barricad Crew contrastaient avec mon mouchoir noir. Je me souviens de cette rivalité festive, amicale qui ajoutait du piquant à la fête.
Je me souviens de Carimi qui subjuguait tout le Champs de Mars, haut lieu des grandes réjouissances avec des milliers de carnavaliers chantant « Azibi, Azibi, Azibido ». Des milliers de voix s’époumonaient, en chœur avec le refrain de Carimi. Et s’enchainait sur le parcours, Roody Roodboy. Prenant le relai, il enflammait l’atmosphère avec son groove « M pi wo pase w ». Curieuse de tout ce qui se passe au royaume éphémère du carnaval, je me demandais : avec quel groupe Roody Roodboy, cette étoile montante de la musique haïtienne, était en polémique ?
Sa vibration, son flow faisait danser tout le monde.

En ce temps-là, le bonheur au carnaval
J’attendais impatiemment Rockfam. Soudain, je vois arriver le char de Barikad Crew. Mon enthousiasme de fanatique me faisait reléguer dans l’ombre tout l’arc-en-ciel de couleurs déployé sur le parcours. Je jouissais du son heureux de mon groupe, de l’animation des rappeurs torse nu, ruisselant de sueurs. Les voix s’élevaient, s’amplifiaient. On chantait avec ces étoiles qui nous guidaient sur le parcours : «Travay, se pou n travay, Travay se pou n batay»
La foule comme une houle dansait. Le char monté par un groupe notre groupe de musique fendait lentement cette foule qui s’ouvrait par vague. On chantait : « Èske peyi m nan pa gen Leta ki fè peyi m nan pa gen pyebwa, e tout lari yo chaje fatra, an n nou met ansanm pou nou chanje sa, oooo peyi a toutouni lopital toutouni, lekol toutouni, lajenès toutouni,…. »
Quand avec beaucoup d’espoir, je vois venir un autre char, je me suis demandée qui va gagner entre ces groupes, entre Djakout et T-Vice; Carimi et Kreyòl la. Je me dis que les textes de mon groupe sont toujours plus appropriés aux thèmes du carnaval.

Toujours portée par ce sentiment qui porte à espérer, je me sens renaître continuellement à la vue d’un char. C’est Vwadèzil avec «Kite ti pati m kanpe». Ce refrain entraînant, de tendance rabòday fait danser tout le monde. Avec le recul, je me dis que cette musique est d’actualité. À l’époque où elle tournait en boucle sur les ondes, les gens s’en passaient du message profond de ce texte qui nous donnait matière à réflexion. Les partis politiques en Haïti poussent comme des champignons. À quoi servent-ils quand le pays est en crise et qu’ils ne peuvent rien apporter à cette société qui s’enfonce davantage dans ce chaos. «Kite ti pati m kanpe», pourquoi? Juste pour les élections! Que c’est triste!
L’Haïtien est un peuple qui danse, qui souffre et qui rit en même temps, pour reprendre Jean Price Mars. Le sociologue a raison.
Le carnaval, cette manifestation culturelle enrichi mon imaginaire. Je me grise de son parfum d’autrefois. Je revis le refrain de RockFam au titre évocateur : Pwa grate : « Goooochhh ann ale a goch goch, dwaaaatttt ann ale a dwat dwat, devan ann ale devan an an an, avanse an n ale an n ale… » RockFam, enfin ! qui avance avec “Pwa grate”.
Sur le stand, je vois une foule qui avance. Mes lèvres se fendent d’un sourire. C’est à ce moment que commence mon carnaval. Je danser, je saute et me laisse emporter par la musique. Je m’en balance du regard des autres. Je ne fais qu’un avec cette musique qui me cavale dans les veines.
C’était le bon vieux temps! Tout Port-au-Prince était en fête.
Aujourd’hui, le carnaval national se réduit à une peau de chagrin. Les étoiles des grandes réjouissances sont éparpillées sous d’autres cieux. Les rues sont désespérément vides. Les montagnes de détritus côtoient des plantes qui croissent comme des mauvaises herbes. J’ai du mal à imaginer Port-au-Prince. Il nous reste Jacmel, la capitale culturelle d’Haïti. L’esprit du carnaval plane sur la métropole du Sud-est où les traditions de l’art se marient à l’artisanat pour offrir au public le meilleur de la culture haïtienne.
Daana Sthernith ELDIMÉ
dastel@wikimediahaiti.org
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